La justice : analyse du thème
Téléchargez une synthèse sur le thème de La justice autour des oeuvres Les Choéphores et Les Euménides de Eschyle, Les Pensées de Pascal et Les Raisins de la colère de Steinbeck - rédigée par Véronique Anglard - agrégée de Lettres Modernes.
L’idée de justice, une représentation sociopolitique
Discours juridico-sacré : fonder la justice sur une autorité supérieure
- Eschyle et la cité grecque : une famille sous l’autorité des dieux
- Pascal, la condition pécheresse de l’homme et la justice de Dieu
- Le rêve révolutionnaire chez Steinbeck et la sacralisation de l’humain
Discours sociopolitique : défendre la cité mise en danger par les injustices
- Eschyle et l’origine naturelle de la cité, ou la réparation de l’injure faite au père
- Pascal entre l’humanisme renaissant et l’antihumanisme janséniste
- Steinbeck et la déshumanisation de l’homme par l’homme
Discours pénal : évoluer de la vengeance à la justiceou la psychologie de la faute
- Eschyle et les lois de la vengeance
- Pascal : l’homme s’est condamné à vivre dans la prison de la condition humaine
- Steinbeck et la disqualification de la justice institutionnelle
Discours judiciaire : la société doit réparationaux citoyens et aux victimes
- Eschyle et la réparation ou comment compenser
- la violence morale ?
- Pascal et la grandeur de l’ordre mondain
- comme figure de la cité céleste
- Steinbeck : la colère contre le mépris,
- la vendange de l’humanité à restaurer
Conclusion
Extrait de la synthèse sur le thème de la justice autour des oeuvres Les Choéphores et Les Euménides de Eschyle, Les Pensées de Pascal et Les Raisins de la colère de Steinbeck - rédigée par Véronique Anglard - agrégée de Lettres Modernes.
L’idée de justice suppose l’existence, sinon d’une collectivité, du moins
d’une pluralité d’individus débattant des conditions de son exercice.
Elle relève de la philosophie politique et soulève la question de son
existence ainsi que, plus fondamentalement, du principe même de
sa légitimité. Selon quels principes s’énonce la justice ? Qui peut la
dire, la rendre et la faire appliquer ? Sur qui s’exerce-t-elle ? Autant
de questions qu’il convient d’examiner dans leur rapport aux textes
du programme.
L’idée de justice, une représentation sociopolitique
Au fondement de l’idée que chacun de nous se fait de la justice se
trouve l’articulation de l’autorité morale et de la pratique politique.
Aristote, le premier (384-322 av. J.-C.), distingue la justice comme
vertu, comme qualité de l’homme juste, de la justice comme expression
du droit dans la cité. Dans La République, Platon (428/427-347/346
av. J.-C.), son « maître », la considère comme la « reine » de toutes les
vertus qui, dans la cité, dépendent toutes d’elle. Il en fait le but de
la philosophie et son oeuvre est fortement stimulée par le procès de
Socrate, injustement accusé d’avoir corrompu la jeunesse et de n’avoir
pas sacrifié aux dieux de la cité. Socrate reproche à ses concitoyens,
les Athéniens, d’avoir une conception utilitaire des dieux à qui ils assignent
des fonctions et dont ils attendent une récompense en échange
de leurs propres rétributions. Pour lui, l’homme juste est inspiré par
les dieux et il agit selon les lois intangibles de l’équilibre cosmique
pour être dans le ton, dans la juste mesure. Même s’il s’estime innocent,
Socrate n’en accepte pas moins le verdict de la cité et refuse la
solution de l’exil ou d’un quelconque évitement de la sentence – tout
à fait dans l’esprit du temps. En effet, pour lui, la loi athénienne se justifie
en tant que telle, comme expression de la collectivité — dont il a
pu, par ailleurs, dénoncer le conformisme mais où il n’a plus sa place.
Au coeur de la philosophie occidentale se trouve le scandale de
l’homme juste acceptant, voire provoquant le jugement inique de la
communauté : au cours de son procès, Socrate s’oppose à Athènes sur
la question de savoir qui est le plus juste. Lui, le philosophe, s’estime
reconnu par les dieux, l’oracle de Delphes, comme l’homme le plus
sage de son temps et il ne veut ménager rien ni personne. Il place la
justice au-dessus de tout et accepte le verdict. Les Athéniens reconnaîtront
leur erreur trop tard, tant il est vrai que le destin s’avère toujours
rétrospectif. Peu importe que Platon ait dramatisé son procès dans son
Apologie de Socrate (Socrate qui, lui, n’a jamais rien écrit) car le maître
incarne une vérité que la cité doit trouver par elle-même : il ouvre
la voie vers la réflexion critique sur la justice d’État. Le philosophe
accepte la punition infligée par le tribunal athénien pour ne pas désavouer
la justice de la cité : le sacrifice de Socrate rend éclatant l’écart
entre les discours mythifiant la justice athénienne et la réalité vécue
— il met en évidence le fait que les relations sociales relèvent de
la croyance, du lien fiduciaire.
Passons, à présent, à un autre domaine de légitimation du juste :
la religion. Le Christ incarne la vérité : il rend manifeste l’existence
d’une justice divine. Au principe du christianisme se trouve Jésus-
Christ, l’incarnation du logos, de la Parole ou du Verbe divin : refusant
de se présenter comme le roi des juifs, il est condamné, torturé et
supplicié ; il promet à ses disciples de les retrouver dans la « maison
du Père », Dieu l’Éternel qui juge les vivants et les morts. Ainsi, la
philosophie et le christianisme (dont nombre de commentateurs sont
platoniciens) inscrivent notre réflexion dans un cadre proprement tragique :
l’une et l’autre rendent compte à la fois de la nécessité de viser
la justice et de l’impossibilité de la trouver dans l’ordre de l’humain.
Cette contradiction inspire les deux tragédies par lesquelles
Eschyle (526 à 456 av. J.-C.) élabore un discours qui problématise puis
légitime la justice politique rendue à Athènes. Savant et philosophe
du xviie siècle, Pascal (1623-1662), lui, s’installe en quelque sorte dans
la dissociation tragique qui résulte de la conviction que tout ordre
mondain (humain) est frappé d’inanité (vide) : pour lui, la société
humaine relève de l’ordre de la figure ; elle est virtuelle et ne saurait
approcher de la justice que comme une ombre fugace projetée
sur un mur. Aussi Pascal remet-il en question le droit divin qui fonde
la monarchie française ; mais il préfère le statu quo à toute violence
révolutionnaire, fût-elle l’expression légitime du peuple car, pour lui,
comme pour saint Paul, toute autorité vient de Dieu.
De fait, chaque organisation sociale se donne une représentation
de la justice qui permet d’organiser les relations entre les individus et
dont les trois auteurs au programme contestent ou confirment la légitimité.
En effet, Eschyle et Steinbeck (1902-1968) écrivent en démocratie:
le premier pour identifier le peuple à une grande famille qui trouve
dans les dieux une autorité suprême et législative ; le deuxième pour
suivre une famille, les Joad, qui s’efforce de résister au système imposé
par la transformation d’une économie pastorale en exploitation capitaliste
de grandes propriétés.
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